Laurent Wauquiez : « L’Europe dont je rêve c’est une Europe plus proche des attentes de ses citoyens. »

Laurent Wauquiez, actuel Ministre chargé des affaires européennes (UMP), a accepté de témoigner dans le cadre du projet myEuropeanDream.eu. Voici ses réponses :

 

 

Pour commencer, pouvez-vous nous raconter votre meilleure expérience européenne ?

A titre personnel, j’ai vécu une très belle expérience sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. J’ai effectué le chemin avec mon épouse. C’est presque un passage obligé pour un habitant de Haute-Loire comme moi. Je suis d’ailleurs depuis devenu maire du Puy-en-Velay, le point de départ le plus populaire sur la route de Saint-Jacques de Compostelle.

C’est très émouvant de voir ce chemin qui fait partie intégrante de l’histoire de l’Europe depuis dix siècles et qui est encore un lieu de rassemblement pour un très grand nombre d’Européens, croyants ou non. Les valeurs de convivialité, de fraternité et de solidarité y sont très présentes et je suis persuadé que les institutions européennes gagneraient à s’en inspirer.

 

Pensez-vous qu’il existe une identité européenne ? Si oui, quels en sont les éléments constitutifs ?

L’identité européenne, c’est quelque chose de très vaste, de très complexe, mais qu’il est essentiel de valoriser. Par timidité, ou pour éviter de fâcher les uns ou les autres, on a trop souvent tendance à nier ou à atténuer l’existence d’une identité européenne. Or une identité rejetée est une identité qui se venge.

L’identité européenne, c’est d’abord une histoire commune, des racines qui plongent dans la Grèce antique, l’union de l’Empire romain, la diffusion du christianisme, le commerce hanséatique, la Renaissance, les Lumières, le temps des Etats Nations, l’expérience commune des deux guerres mondiales et pour finir la construction, unique dans l’Histoire du monde, de cet ambitieux projet qu’est l’UE.

Cette histoire, même si elle a pu être ressentie différemment selon les régions, a forgé un socle de valeurs communes auxquelles les européens sont fermement attachés : la tolérance, la prééminence de la raison, un rejet ferme de la guerre…

Et puis, au-delà de l’histoire et des valeurs, il y a aussi une culture commune que nous avons l’obligation de fièrement assumer. Je trouve étonnants, voire choquants, ces billets d’euro qui sont illustrés par des ponts virtuels parce qu’on n’arrive pas à assumer une certaine culture européenne. Ce n’est pas ça l’Europe. L’Europe c’est aussi et surtout Léonard de Vinci, c’est Sándor Márai, c’est Shakespeare. L’Europe est concrète, elle est charnelle, elle doit être incarnée par ces grandes figures.

 

Parmi les œuvres culturelles représentatives de votre pays, laquelle faudrait-il que tous les Européens connaissent ?

Il est difficile de ne citer qu’une œuvre car ce serait exclure toutes les autres !

Je pense toutefois que l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert est une œuvre représentative de la richesse de l’Europe. C’est l’Europe des Lumières, une Europe ambitieuse, qui construit et créé en associant les bonnes volontés et les plus grands talents. Le caractère collaboratif de l’œuvre la rend également encore plus précieuse à mes yeux.

 

Inversement, quelle œuvre culturelle issue du patrimoine des autres Etats membres de l’UE vous a-t-elle le plus marqué ?

La Montagne Magique de Thomas Mann appartient sans nul doute à mon Panthéon personnel des plus grandes œuvres européennes. Je suis également un grand fan de bande dessinée belge !

Mais la liste des grands artistes européens qui ont marqué notre continent est très étendue : outre ceux j’ai déjà cité, on peut ajouter Dante, Cervantès, Leonard de Vinci, Mozart, Goethe, Kant, Monet, Chopin, Hugo… Surtout, ils ne se sont pas contentés d’enrichir notre patrimoine culturel commun, chacun a également promu, par son œuvre et par sa vie, le dialogue européen et ainsi la construction d’une Europe plus forte et plus unie.

 

L’Europe a-t-elle des frontières ? Si oui, lesquelles et sur quelle base les définissez-vous ?

Pendant 30 ans, les frontières de l’UE ont été dictées par la guerre froide. Mais soudain, à partir de 1989, l’Europe a dû se poser les questions de ses limites. Certains ont alors pensé que l’Europe avait pour frontières celles que la géographie lui donne : Gibraltar au Sud-ouest, le Bosphore au Sud-est, l’Oural à l’Est.

Mais ces frontières théoriques ne tenaient pas compte des réalités de l’élargissement, qui ne pouvait pas se faire d’un coup de baguette magique. Il a fallu s’assurer que les Etats candidats satisfaisaient un certain nombre de critères démocratiques et économiques. Tel était le sens des critères de Copenhague de 1993.

Le dilemme apparaît dès lors que des pays situés dans la proche périphérie de notre espace géographique manifestent leur désir de rejoindre l’UE et répondent aux critères que nous avons fixés.  Va-t-on les accepter en prenant le risque d’une extension infinie de l’UE ?

Certains sont de cet avis. Telle n’est pas mon opinion.

Certes l’Europe exerce un pouvoir d’attraction à son voisinage. C’est une terre de stabilité et de croissance. La solution de facilité serait d’accepter tous ceux qui frappent à notre porte. Je crois qu’il faut pourtant, sans les stigmatiser, avoir le courage de dire à certains pays que la relation qui nous relie à eux n’est pas de la même nature que celle qui nous unit aux autres Etats membres de l’UE. Il en est ainsi de la Turquie par exemple. Nous avons vocation à tisser des liens chaque jour plus étroits avec nos voisins, mais pas forcément à les intégrer dans l’UE.

 

Quelle personnalité actuelle incarne-t-elle le mieux l’Europe à vos yeux ?

Il y a bien sûr Jacques Delors à qui il est impossible de ne pas penser lorsque l’on réfléchit à la personne qui incarne le mieux l’Europe aujourd’hui. Mais pour vous surprendre, j’ai envie de rendre aussi un hommage à Ellen MacArthur.

Tout d’abord c’est une grande navigatrice, un petit bout de femme qui a su démontrer à tout le monde de la voile, que ce qui était le plus important sur la mer, c’était la détermination, la passion et l’intelligence. Je crois que c’est une leçon valable dans beaucoup de domaine.

Aujourd’hui elle s’investit dans différentes fondations pour le climat et pour d’autres causes, en choisissant à chaque fois des combats justes où elle engage toute sa pugnacité. Concernant l’environnement, j’aime à la fois sa mobilisation et son discours qui consiste à refuser de culpabiliser outrageusement les gens et à chercher des solutions pragmatiques, notamment à travers le recyclage.

Enfin, j’ai récemment lu d’elle l’histoire touchante de sa grand-mère qui, contrainte de travailler jeune alors qu’elle avait une grande soif d’apprendre, est retournée en classe à plus de 70 ans et a décroché à 82 ans une licence. C’est une magnifique histoire, encore embellie par le fait qu’il s’agissait d’une licence d’étude européenne !

 

Pensez-vous que l’UE fasse assez pour les jeunes et que pourrait-elle faire de plus ?

L’Europe fait déjà beaucoup pour sa jeunesse, ce qui fait partie de ses plus grandes réalisations. Les programmes Erasmus sont devenus le symbole de l’action de l’Europe à destination des jeunes, qui leur permet de mieux se connaître, de mieux s’ouvrir aux autres et d’améliorer leur bagage universitaire.

Mais c’est aussi certain que l’Europe doit continuer à investir dans sa jeunesse et à en faire encore plus. Selon moi, il faudrait développer encore la mobilité, en élargissant notamment le modèle Erasmus aux apprentis, en lui donnant une nouvelle dimension, plus professionnalisante. Plus largement, nous devons favoriser l’apprentissage des langues, notamment en se souvenant que les jeunes issus d’un cursus bilingue bénéficient d’une insertion professionnelle grandement facilitée. Enfin, n’oublions pas que la priorité que nous devons nous fixer, c’est la question de l’emploi des jeunes, un sujet crucial et sur lequel il reste beaucoup à faire dans les différents pays de l’UE.

 

Pour conclure, avez-vous un message à faire passer aux jeunes Européens ?

Entreprenez, voyagez, espérez ! Vous êtes l’avenir de l’Europe et c’est à vous de poursuivre la construction de cet extraordinaire projet !

 

Quel est votre rêve européen ?

L’Europe dont je rêve c’est une Europe plus proche des attentes de ses citoyens, qui porte avec ambition un projet économique et politique d’avenir, porteur d’espoir et dans lequel tous les ressortissants de l’UE puissent se reconnaître.

Cependant ce n’est pas seulement un rêve, c’est l’Europe sur laquelle je travaille et que j’espère contribuer à rendre plus concrète. Pour la rendre plus proche des citoyens, je veux une Europe plus simple. Je suis aussi convaincu que l’Europe sera l’indispensable soutien de chacun des Etats membres dans la sortie de crise. Je pense que l’Europe est à la fois notre meilleure arme et notre meilleure protection pour accroître notre puissance, à la fois économique, diplomatique et sociale. In fine, c’est une Europe à l’offensive que je veux voir émerger.

 

Entretien publié initialement le 13 avril 2011.