Réflexions sur l’identité européenne, par Aurélie Païta

Aurélie Païta, étudiante en management et ingénierie de projets culturels à l’EAC, qui suit le projet depuis la rencontre organisée à la Maison de l’Europe, a aimablement accepté de rédiger pour le site une synthèse de ses réflexions sur l’identité européenne, engagées dans le cadre de son mémoire « La France et la diversité culturelle », soutenu en juillet 2010 (mention « très bien » ; lire la SYNTHESE du mémoire Aurélie Païta).

 

Aurélie à Innsbruck pendant un stage à l’Institut français d’Autriche (2010)

 

Le sentiment d’appartenir à une identité européenne se construit, est évolutif, et est propre à chacun. Il ne peut s’épanouir que dans un cadre d’ouverture intellectuelle, et dans le cadre d’une Union européenne véritablement engagée à protéger et valoriser la diversité de ses cultures, ainsi que son unité.

L’émergence d’un espace public ne pourra se faire qu’à ce prix, épaulé par la mise en place d’espaces de dialogue, de traduction et d’interprétation[1].

Le sentiment d’une citoyenneté européenne pourra alors se faire jour, mais pas avant. Nous devons, pour le ressentir, partager une culture commune, nous respecter dans nos différences, et dialoguer pour avancer politiquement ensemble.

 

L’identité est un processus. Un « processus d’hétérogénéisation », selon le philosophe Marc Crepon. Toute identité est relationnelle et se compose avec les altérités tout au long de son histoire.

Le débat sur l’identité nationale tel qu’il a été mené en France est régressif à l’égard de la notion d’identité. Evoquons par exemple la façon dont a surgi le débat sur la reconnaissance des cultures de l’islam dans notre culture. Les questions ont été posées de sorte à raviver l’islamophobie d’une part, et à faire rêver les gens, à les faire revenir à des racines fictives, comme s’il y avait un noyau, une essence, un sentiment d’appartenance homogène.

Mais être européen n’a rien à voir avec ces considérations figées. L’UE aurait pu éviter de tomber dans de telles considérations.

Dire qu’être européen, c’est porter l’héritage de la Grèce, de Rome et de la Chrétienté, c’est encore restreindre la question de l’identité européenne.

Chaque européen hérite de la façon dont son pays a composé avec les autres nations. En fait, un européen est héritier d’une double composition.

La première composition serait celle des relations, des coopérations intellectuelles, des transferts culturels qui ont enrichi notre culture. Elle a trait avec les traductions des œuvres de Goethe, de Shakespeare, de Stefan Zweig et celles de bien d’autres artistes et intellectuels qui ont circulé dans toute l’Europe grâce à l’effort consenti de traduction.

Enfin, notre identité européenne s’est construite dans une mémoire plurielle des guerres européennes.

Tout cela dévoile le douloureux cheminement de la conscience européenne. Douloureux car nombreux sont les courants à avoir dressé à son encontre l’exaltation nationaliste, le repli sur soi, incitant à gommer toute composition de son identité avec l’Autre.

 

Etre européen, c’est savoir que la mémoire de la guerre n’entretient plus la haine.

Nous pouvons en être fiers car force est de constater que cette haine est encore vivace en de nombreux endroits du globe. Nous devons rester extrêmement vigilants face aux résurgences des crispations identitaires nationales ou religieuses partout en Europe (aux origines très différentes), et agir, présenter des garde-fous.

 

Il ne faut pas confondre l’ « identité des Européens » avec l’ « identité européenne ».

Nous avons forcément une identité qui dépasse les frontières nationales.

L’identité est toujours le résultat des rencontres. Une négation de cette affirmation est la négation de cette construction avec l’autre.

L’articulation entre identité nationale et identité européenne n’en devient que plus subtile. L’identité française n’est pas une partie de l’identité européenne, elle est, avec celle de toutes les nations européennes, un miroir. Il est important d’éprouver que sa propre identité est le miroir de l’Europe. Les sentiments d’appartenance ne correspondent ainsi plus à rien. Et le miroir a un opérateur : la traduction. La construction européenne se construit à travers la traduction, langue de l’Europe selon Umberto Eco. Ici jouent la part du temps et celle de l’histoire, et la proximité qui en résulte.

 

Les questions de la composition et de la destination de l’identité européenne sont certes essentielles mais peut-être pas les meilleures pour répondre à la question : « Qui sommes-nous ? ».

L’identité collective est un tissu de relations, un vivre avec.

L’Europe est une certaine configuration du vivre avec.

L’Europe est une transformation immuable, elle n’est pas figée. L’Europe est une construction permanente. Elle est le fruit de notre effort de compréhension envers l’autre. L’histoire nous apprend que nous respectons l’altérité européenne depuis longtemps (avant le traité de Rome !) : à savoir les voyages des diplomates, des savants et des intellectuels dans les cours européennes. Le Film de Stanley Kubrick, Barry Lindon, en est une belle illustration.

Il est d’ailleurs intéressant de s’arrêter sur le sens du terme « composition » : « action de former un tout par assemblage ou combinaison de plusieurs éléments ou parties; le résultat de cette action », et aussi « faire un effort pour arriver à une entente avec quelqu’un en faisant des concessions ».

 

La question « Qu’est-ce qu’être européen ? » ne peut pas se réduire à « Qu’est-ce qu’être un citoyen européen ? ». C’est plus complexe que cela. Qu’est-ce qu’être européen convoque le sentiment l’appartenance culturelle. C’est pourquoi il est essentiel que les Européens comprennent ce qu’ils ont en commun. Aujourd’hui, on peut se réjouir qu’un cours d’histoire appréhende les Philosophes des Lumières et les Révolutions industrielles à l’échelle européenne. Mais on peut s’attrister du peu de considération fait au manuel d’histoire franco-allemand.

 

« On ne naît pas Européen, on le devient » : on le devient par l’expérience, par la réflexion que l’on a sur cette expérience, et sur notre expérience à l’étranger.

Les Clubs Erasmus aident à cette réflexion : ils jouent un rôle important auprès des étudiants, en les invitant à réfléchir à leur expérience, à en devenir l’ambassadeur. Ensemble, entourés de médiateurs, ils questionnent l’identité européenne et les obstacles à surmonter dans l’UE actuelle. Enfin, ils comprennent l’idée selon laquelle l’identité européenne n’a aucune frontière politique.

 

L’élargissement de l’UE à 27 Etats membres est un changement radical pour l’Europe.

Monica Heintz[2] expliquait lors d’un débat sur l’identité européenne à la Maison de l’Europe de Paris qu’il n’y a pas eu de débat en Europe de l’Est et en Europe Centrale sur le fait de vouloir ou non entrer dans l’UE. « Appartenir à l’Europe était une évidence. Elle y était désirable. »

Les Européens de l’Est et du Centre croyaient au « modèle européen », prometteur de démocratie, de culture, d’art et de littérature.

L’Europe était aussi considérée comme une garantie géopolitique après avoir subi le communisme de l’Union Soviétique.

L’Europe représentait certes un avantage économique, mais également et surtout le terrain de la libre circulation, et donc du respect. Ces populations étaient dans l’attente d’être respectées, de pouvoir circuler sans avoir honte de leur passeport et d’être refusé au poste frontière.

« Une situation d’évidence qui n’a pas été vécue comme telle en Europe occidentale. »

Pour pouvoir entrer dans l’UE, les pays d’Europe de l’Est et d’Europe Centrale ont dû se voir imposer un modèle économique. L’UE a également imposé des manuels d’histoire aux écoles de la République de Moldavie. Cela a pu être perçu comme un phénomène assimilable aux manuels d’histoire parlant de « nos ancêtres les Gaulois » distribués aux écoles des colonies françaises.

D’où le titre du livre « Pour devenir Européen, recyclez-vous » de Monica Heintz[3], face au désenchantement vécu par les populations. Certains produits ne peuvent plus se vendre car ils n’ont pas le label européen, et ces populations doivent faire face à l’arrivée de nombreux produits d’Europe de l’Ouest sur leurs marchés.

L’immigration ne se passe pas non plus comme beaucoup l’avait espérée : les décalages économiques se font ressentir, et les nouveaux européens ne se sentent pas si bien reçus.

« Finalement, on pourrait dire que la rencontre de 2004 et de 2007 avec la différence a échoué », conclut l’anthropologue.

 

Ce constat montre que le débat sur l’identité européenne demeure un débat d’intellectuels. Les populations sont oubliées, comme des petites rencontres qui se passent très bien et parfois échouent.

Derrida disait que l’Europe a une grande responsabilité. Elle doit donc empêcher le manque de respect de soi qui est à l’œuvre à l’Est. Là-bas, parler d’identité européenne est une provocation pour l’homme de la rue qui est déçu de l’Europe. Il est déçu du « rêve » européen. Il a besoin de choses concrètes.

 

L’Europe a été réalisée pour construire la paix et l’assurer. Elle doit permettre une avancée de la démocratie et des droits de l’homme. Elle est antinationaliste. Elle est humaniste : elle met l’homme au cœur de son projet. Elle est contre la peine de mort.

Or, le traité de Maastricht a signé la libéralisation économique. Et c’est contre elle qu’une majorité d’étudiants et d’ouvriers français ont voté non au référendum de 2005.

Jacques Delors disait : « On ne tombe pas amoureux du marché commun ».

Aujourd’hui, l’Europe a peu de moyens sociaux, souffre d’un manque de reconnaissance auprès de ses citoyens, citoyens qui, dans leur grande majorité, ne ressentent pas de sentiment de citoyenneté. Ne touche-t-on pas ici et depuis quelques années les limites du système ?

Le traité de Lisbonne permet la politisation de l’Europe et donne plus de force au Parlement. Reste encore à la Commission de réellement prendre en compte les exigences des « initiatives citoyennes européennes » (la possibilité pour un million de citoyens européens, en provenance d’un tiers des Etats membres, d’inviter la Commission européenne à faire une proposition sur un sujet qui leur tient à cœur. Ce droit est introduit par le traité de Lisbonne, mais celui-ci n’en fixe pas toutes les modalités. Un exemple parmi tant d’autres : la pétition contre l’utilisation de produits toxiques mortels pour les abeilles, ayant recueilli plus d’un million de signatures, a été rejetée par M. Barroso, argumentant que les modalités de l’initiative citoyenne n’ont pas été encore définies). Et reste à l’opinion politique européenne de se former… Les médias ne pourraient-ils donc pas traiter davantage de sujets européens ?

 

L’Europe a besoin d’un énorme effort pédagogique et doit défendre absolument le plurilinguisme.

J’ai entendu un jour une idée qui ne me paraît pas dénuée d’intérêt : l’obligation d’apprendre l’anglais comme seconde langue, et celle d’apprendre une langue de l’Union en premier choix. Nous sommes de toute façon amenés à parler anglais. Pourquoi ne pas privilégier de cette situation pour ne pas apprendre d’autres langues aux Européens ?

 

Pour conclure, rappelons que l’Europe a été une grande dévoreuse de cultures dans le monde, et inversement. Le processus de constitution de cette identité s’est fait entre européens et avec d’autres cultures non européennes. C’est un phénomène constitutif de l’Europe, avec celui d’une curiosité permanente. Et les européens ont montré qu’ils ont été capables de digérer ces échanges.

Selon Madame Lalumière, Présidente de la Maison de l’Europe de Paris, l’Européen a en lui l’idée du progrès. L’identité européenne est un processus et une manière de raisonner et de vivre en mouvement. Son contenu ? Nos acquis culturels.

Mais nous ne sommes pas que des héritiers. Nous devons bâtir un projet européen. Nous devons aussi transmettre le flambeau. Il est donc essentiel d’être conscients et responsables de ce projet, un projet qui tienne compte des aspirations de tous à la justice sociale, à une prospérité économique durable.

Il faut se tourner vers l’avenir : être porteur d’un projet est important dans la définition de l’identité européenne.

Il faut enseigner l’héritage du projet européen, sa construction, son projet actuel, et faire comprendre les responsabilités que l’Europe a dans le monde. L’Europe n’est jamais acquise. Il faut savoir surmonter les menaces qui nous guettent.

Il faut conserver, sauvegarder les belles choses et empêcher nos périodes noires et sombres de ressurgir.

 

C’est parce que j’avais l’intuition qu’une société européenne ne pouvait se construire et vivre qu’en ayant conscience de sa culture, de son histoire, et de sa diversité culturelle et linguistique, que je me suis décidée à explorer la complexité des relations qui lient la France et la diversité culturelle.

Mes recherches sont développées dans mon mémoire La France et la diversité culturelle, soutenu en juillet 2010 dans le cadre de mon master en management et ingénierie de projets culturels à l’EAC Paris.

Ce travail cherche à comprendre la complexité des relations qui se tissent entre l’universel et la différence. A l’heure de la mondialisation et de la diversification culturelle de la société française, il cherche à identifier les pistes d’un vivre ensemble harmonieux entre individus et groupes venant d’horizons culturels variés.


[1] L’interprétation renvoie à l’ensemble des activités potentielles destinées à augmenter la conscience publique et à renforcer sa compréhension de l’Union européenne et de son patrimoine. Ceci peut inclure des publications, des conférences, des installations, des programmes éducatifs, des activités communautaires ainsi que la recherche, la formation et l’évaluation permanente du processus même d’interprétation.

[2] Monica Heintz est maître de conférences à l’Université de Paris Ouest Nanterre et membre de l’Institut universitaire de France. Elle a une formation d’anthropologie sociale et de philosophie, a travaillé dans plusieurs pays européens, et est originaire de Roumanie.